
Nouvel article de Dany Gerbinet : Sans interaction, vous n’existeriez pas !
Sans interaction, vous n’existeriez pas !
Physique quantique, thérapie brève et relation
Par cette pluvieuse mais belle après-midi d’été, je me suis réfugié dans ma cabane au fond des bois, et je me suis délicieusement plongé dans un livre de Carlo Rovelli. Carlo Rovelli est un de ces rares physiciens qui continuent à tenter d’interpréter les étranges phénomènes du monde quantique ( les autres font de la science appliquée et ne se posent pas ce genre de question)[1].
Je me suis intéressé, en néophyte, à la physique quantique, lorsque j’ai découvert que les physiciens ont remis en question la possibilité d'acquérir une connaissance objective du monde. Plongés dans de vertigineuses recherches, ils en sont arrivés à la conclusion que la seule chose qu’ils peuvent connaître du monde, c'est le résultat de l'interaction qu'ils ont avec lui. Ainsi, la physique quantique, comme la thérapie brève, met-elle en évidence une chose que nous avons bien du mal à penser : l’interaction. Elle me fascine parce qu'elle démontre que l'interaction est le fondement même de ce que nous appelons la réalité. Cela m’a conduit à écrire un ouvrage sur la question[2], pour lequel j’avais fait de nombreuses recherches. Mais le livre de Rovelli m’avait échappé, il dormait dans ma bibliothèque jusqu’à aujourd’hui.
Le titre de cet ouvrage, Helgoland, est une toponymie. Helgoland est le nom d’ une île, rocheuse, nue et venteuse, perdue en mer du Nord. Son nom signifie : terre sacrée. C’est là qu’Heisenberg s’est isolé, pour se soulager de violentes allergies – il n’y a qu’un arbre à Helgoland – et surtout pour tenter de trouver une explication aux mystérieux sauts quantiques mis en évidence par Niels Bohr : les électrons qui gravitent autour du noyau d’un atome semblaient sauter de leur propre initiative d’une orbite à une autre.
C’est là, à Helgoland, en 1925, qu’il eut l’éclair de génie qui fonda la théorie des quantas et qu’il découvrit un des plus prodigieux secret de la nature. Il avait 23 ans.
Exactement un siècle plus tard, alors que les prédictions de la théorie quantique n’ont jamais été prise en défaut et que ses applications sont innombrables, son sens profond nous échappe toujours.
C’est ce sens qu’a cherché Carlo Rovelli pendant des décennies, et qu’il nous propose dans cet ouvrage, sous-titré : le sens de la mécanique quantique. Et ce qui me fascine, c’est qu’il propose une solution aux « étrangetés quantiques »[3] fondée sur une interprétation relationnelle et interactionnelle de la mécanique quantique.
Fascination, parce que bien des extraits de son livre pourraient sans grand changement se retrouver dans un ouvrage sur l’épistémologie de la thérapie brève.
Sans interaction, rien n’existe
Qu’on en juge :
« Nous pensons le monde en termes d'objets, de choses, d'entités : un photon, un chat, une pierre, une horloge, un arbre, un garçon, un village, un arc-en-ciel, une planète, un amas de galaxies, etc. Ces objets ne sont pas murés chacun de leur côté, dans une solitude dédaigneuse. Au contraire, ils ne cessent d'agir les uns sur les autres. Ce sont ces interactions que nous devons examiner pour comprendre la nature, et non les objets isolés[4]. Un chat écoute le tic-tac de l'horloge. Un garçon lance une pierre. La pierre perturbe l'air qu'elle traverse, heurte une autre pierre et la déplace, presse le sol où elle atterrit. Un arbre absorbe l'énergie des rayons du soleil, produit l'oxygène que les habitants du village respirent en regardant les étoiles, et les étoiles courent à travers la galaxie entraînée par la gravité d'autres étoiles
Le monde que nous observons est continuellement en interaction, c'est un réseau dense d'interactions.
Les objets sont caractérisés par la façon dont ils interagissent. Si un objet n'a pas d'interaction, n'influence rien, n'agit sur rien, n'émet pas de lumière, n'attire pas, ne repousse pas, ne se laisse pas toucher, ne sent rien, etc., c'est comme s'il n'existait pas. Parler d'objets qui n'interagissent jamais, c'est parler de choses qui, quand bien même elles existeraient, ne nous concernent pas. Nous ne comprenons même pas ce que dire qu’une telle chose existe pourrait signifier dans le monde que nous connaissons. Ce que nous appelons la « réalité » est le vaste réseau d'entités en interaction qui se manifestent les unes aux autres en interagissant et dont nous faisons partie »[5].
Attardons-nous un instant sur cette phrase : si un objet n’a pas d’interaction ( …) c’est comme s’il n’existait pas. Bien sûr, en langage de physicien, un objet, cela peut être n’importe quoi, comme le montre la liste qui ouvre la citation. Donc, cela peut être vous ou moi.
Parler d’objet qui n’interagissent jamais, c’est parler de choses qui quand bien même elles existeraient, ne nous concernent pas. Nous ne comprenons même pas ce que dire qu’une telle chose existe pourrait signifier dans le monde que nous connaissons.
Il me semble qu’il s’agit là d’une précaution de scientifique : Rovelli n’exclut pas totalement que quelque chose puisse exister en l’absence d’interaction, mais il affirme que ce serait inconnaissable dans notre monde. Il me semble que nous pouvons aller au-delà de cette précaution, et laisser tomber le « comme si » : pourquoi postuler l’existence d’une chose dont nous n’aurions aucun moyen de connaître l’existence ? Ce qui revient dès lors à affirmer que sans interaction, rien n’existerait. Ni vous ni moi. Il n’y aurait d’ailleurs personne pour le savoir puisque ni vous ni moi ni aucun sujet connaissant n’aurait d’existence. Il n’y aurait rien. Et d’ailleurs peut-être n’y a-t-il rien, j’y reviendrai.
Revenons un instant à la dernière phrase de cette citation : « Ce que nous appelons la « réalité » est le vaste réseau d'entités en interaction qui se manifestent les unes aux autres en interagissant et dont nous faisons partie ». On croirait entendre Bateson parler de la structure qui relie, qui fut l’objet de sa quête sa vie durant.
Quelle est la structure qui relie le crabe au homard et l’orchidée à la primevère ? Et qu’est-ce qui les relie, eux quatre, à moi ? Et moi à vous ? Et nous six à l’amibe, d’un côté, et au schizophrène qu’on interne, de l’autre ? demandait-il.
Il semble que la meilleure piste tienne en mot : l’interaction. Il existe des chaînes d’interaction qui, d’une manière ou d’une autre, nous relient aux crustacés, aux fleurs, aux schizophrènes, et qui nous relient, vous qui lisez ces lignes et moi qui les écris.
Tout cela me fait penser à ce que le bouddhisme appelle l’interdépendance des phénomènes : selon cette perspective, les choses n’existent que grâce à leurs relations et à leurs interactions avec d'autres phénomènes. Aucune chose ne peut être considérée comme indépendante ou autonome. Ce qui conduit à la vacuité des phénomènes.
Sans interaction, un objet n’a pas de propriété.
Mais il y a plus : Rovelli affirme que sans interaction un objet ( au sens large, je le rappelle, cela peut être vous ou moi) n’a pas de propriété.
Extrait : « ( il est impossible ) de séparer les propriétés d’un objet des interactions au cours desquelles ces propriétés se manifestent et des objets auprès desquels elles se manifestent. Les propriétés d’un objet sont la façon dont il agit sur d’autres objets ».
A nouveau le parallèle avec Bateson et l’épistémologie de la thérapie brève saute aux yeux. Bateson affirme quelque part ( je n’ai pas l’extrait sous la main) que ce que nous considérons comme des traits de personnalité, des « propriétés » individuelles ne sont en réalité que les qualités émergentes d’une interaction entre une personne et son environnement. Personne n’est jaloux, ou agressif, ou peureux ( ajouter toutes les caractéristiques individuelles que vous voulez) dans l’absolu. Nous pouvons être jaloux de quelqu’un, être agressif envers quelqu’un ou quelque chose, avoir peur de quelqu’un ou de quelque chose : ces soi-disant caractéristiques individuelles sont en fait des caractéristiques d’une relation.
Certes nous ne sommes pas des objets comme le sont les pierres, les tasses de café et les chaises. Nous sommes capables d’apprentissages, et certains de ces apprentissages caractérisent un type particulier de relation au monde. Nous avons des « tendances » particulières. Ainsi par exemple, moi qui vous parle, je supporte très mal l’autorité. J’ai tendance à m’isoler dans la Nature. Il n’empêche que ces tendances, ces redondances dans nos comportements, dans certaines de nos réactions, sont le résultat d’apprentissages qui se sont réalisés eux aussi à travers certaines relations : relations à nos parents, nos enseignants, nos amis, et plus largement à travers notre expérience du monde ( laquelle est nécessairement singulière).
Je crois qu’il est bon pour un thérapeute stratégique d’aborder ses patients comme des « entités » dépourvues de propriétés intrinsèques. En les considérant ainsi, on évite l’écueil de la pathologisation : s’il n’y a pas de caractéristiques individuelles, en dehors de toute relation, il ne peut pas non plus y avoir de pathologie individuelle.
Il n’y a que des pathologies de relation (certes, nous avons aussi une relation à nous-même, il n’empêche qu’il s’agit là encore de relation). Et c’est là, dans ces relations qu’est la souffrance. C’est là qu’il nous faut intervenir pour la soulager.
Qu’en conclure ?
Ce qui me paraît fondamental ici, c’est que la physique quantique apporte une caution scientifique de taille à notre approche interactionnelle.
Nous savions déjà, par la clinique, que les problèmes humains se situent dans l’interaction avec les autres, avec le monde, ou avec nous-mêmes. Et nous expérimentons au quotidien, dans nos consultations, que modifier cette interaction permet d’apaiser la souffrance. Réellement.
Par ailleurs, comme nous sommes constructivistes, nous n’avons jamais prétendu que la thérapie brève stratégique était une approche objective, nous disons prudemment : c’est un modèle. On ne sait pas si c’est vraiment comme ça que ça se passe. Mais on constate que si on voit les choses comme ça, ça fonctionne. On peut vraiment aider les personnes à résoudre leur problème en se fondant sur les prémisses de l’approche.
Et voilà que la mécanique quantique vient nous susurrer qu’il s’agit peut-être de quelque chose de plus qu’un simple modèle thérapeutique. Elle nous dit que c’est peut-être bien ainsi que le monde fonctionne, que l’interaction est le fondement même du fonctionnement des choses ( ce que les Chinois appelle le dao).
Un fondement immatériel, soit dit en passant.
Et voilà que la pluie se calme. Elle tambourine moins fort sur le toit de ma cabane. De temps en temps une bourrasque courbe les fougères et secoue les branches des arbres, ils s’ébrouent et font tomber de fines gouttelettes.
Je sors sur le pas de la porte. J’ai de la chance, un arc-en-ciel vient d’apparaître. C’est le mariage du soleil et de la pluie. Je laisse un sentiment d’émerveillement s’emparer de moi, je me sens plein de gratitude envers quelque chose de bien plus grand que moi, parce que la beauté qu’il me montre est parfaite. Je m’y sens relié, apaisé.
Pas tout-à-fait cependant. Les pensées m’ont suivi. Il me semble entendre Carlo Rovelli me souffler : tu le vois, mais tu ne peux pas le localiser précisément… Il n’est qu’une propriété de la relation entre la lumière du soleil et les gouttes de pluie. Une apparition résultant de la combinaison de différents phénomènes en interaction eux aussi. Qui change tout le temps de forme, en fonction des changements des autres phénomènes, les variations de la lumière, l’intensité de la pluie, le vent qui pousse les nuages... Sans ces interactions, pas d’arc-en-ciel. Et les gouttes de pluie, elles aussi n’apparaissent que par suite d’interactions particulières, tout comme les nuages, et la lumière du soleil …
Et Mathieu Ricard d’ajouter : c’est ce que le bouddhisme appelle la vacuité, le caractère illusoire des phénomènes. Il en va de même de l’égo : nous nous accrochons à la notion d'un soi fixe, alors qu'en réalité, ce que nous appelons notre identité change en permanence. L’ego n’est lui aussi qu’une illusion, le résultat d’interaction entre des phénomènes qui ne sont eux aussi qu’illusions…
Pour être franc avec toi, cher lecteur, ils commençaient à me gonfler ces deux-là, à me parler dans ma tête et à m’empêcher de profiter tranquillement de mon arc en ciel.
Je les ai fait taire un moment, pour laisser libre cours à mon sentiment d’alliance sacrée avec la Nature.
Puis les pensées revinrent.
Mais alors, demandais-je à mes interlocuteurs imaginaires, et moi ? si, en tant qu’entité ou phénomène, je ne suis que le résultat d’interactions avec d’autres entités ou phénomènes, est-ce que j’existe ?
Non, me répondent-ils ensemble.
Qui voit l’arc en ciel alors ?
Personne, me répondirent-ils, eux qui n’existaient pas non plus.
Dany Gerbinet
[1] Selon Wikipédia, c’est une l'expérience sous LSD qui déclenche sa passion pour la physique. Il obtient rapidement son doctorat et exerce aussi en tant que professeur d’histoire et de philosophie des sciences. Ses recherches sont récompensées par de nombreux prix et il est reconnu par ses pairs pour ses travaux sur la gravitation quantique à boucles ( ne me demandez pas ce que c’est).
[2] Ce qui nous relie, Thérapie brève et physique quantique, Enrick-B-Editions
[3] Les plus déconcertantes sont la superposition (une particule peut exister dans plusieurs états à la fois, comme si elle était à plusieurs endroits en même temps, jusqu'à ce qu'une mesure soit effectuée), l’Intrication (deux particules peuvent être liées de manière inséparable, quelle que soit la distance qui les sépare. La mesure de l'état de l'une affecte instantanément l'état de l'autre, un phénomène souvent décrit comme "action fantomatique à distance"). Quant à Heisenberg, il est surtout connu pour son principe d'incertitude selon lequel il est impossible de connaître simultanément et avec précision la position et la quantité de mouvement d'une particule.
[4] C’est moi qui souligne
[5] P 96-97